Ce matin, vingt minutes de respiration, des apnées, des mobilisations pour revenir dans le corps. Puis des mouvements empruntés au qigong pour chauffer la masse musculaire, avant l'eau, à 4 degrés. Le protocole est précis, réglé au geste près : respiration, exercice, centrage, immersion. À l'entrée dans le bain, une expiration profonde, presque un soupir, et ce son, un A tenu, que Léonardo Pelagotti fait dire à chacun au moment du contact avec le froid. On se passe de l'eau sur le visage avant de ressortir. Trois fois les mains montent vers le ciel et redescendent. Le corps se sèche, tremble un peu, se réchauffe. Un sauna à 85 degrés, la vapeur poussée par les serviettes. Une douche qui n'a de froid que le nom, tant l'air dehors est lourd. Puis l'eau glacée une seconde fois, aller-retour, et les trois mêmes gestes vers le ciel pour finir.

Je m'attendais à me battre. C'est même pour ça que j'étais venue, dans le centre Hormèse à Levallois-Perret, pour une formation animée par Léonardo Pelagotti, Inspire Potential : pour affronter quelque chose. Et le combat n'a pas eu lieu. Le cœur s'est accéléré, à peine. Pas de halètement, pas de frisson. La décharge que j'attendais n'est pas venue non plus. Ni déception, ni triomphe. Une drôle de surprise tranquille.

La première histoire qu'on a envie de se raconter, dans ce cas, est flatteuse. Je suis devenue plus forte. Deux ans de douches froides tous les matins, des baignades en mer, en lac, en rivière à toutes les saisons, auraient fini par payer : un seuil aurait grimpé, un cœur se serait renforcé à chaque exposition. C'est l'histoire que raconte à peu près tout le monde en sortant d'un bain glacé. Une histoire fausse, en y regardant de plus près.

Rien n'a grimpé. Aucun centre en moi ne s'est enrichi de ce froid. Ce que ces deux années ont construit, c'est une disponibilité qui n'a pas eu besoin de se fermer, pas une forteresse plus haute. Je suis restée exposée, sans avoir à me défendre, et ça n'a rien à voir avec devenir invincible. Presque l'inverse : ne pas avoir eu à durcir pour tenir.

La version qui grimpe a un mot pour elle, celle qui capitalise chaque choc vers un point plus haut. Ce qui s'est réellement passé en a un autre : un système qui ne bâtit rien en son centre, qui reste simplement adaptable à la marge. Le premier se vend mieux. Le second est plus juste, et je ne l'ai compris qu'après coup, en analysant ce que j'avais vécu, pas en le revivant.

On m'a dit ce matin, quelque chose comme : on crée les conditions pour qu'un stress dosé ramène le corps à l'équilibre. Une phrase qui sonne juste et qui cache une question. À quel équilibre, exactement ? Celui d'avant deux ans de pratique, le même point, inchangé ? J'en doute. Ce qui a bougé, ce n'est pas un point. C'est un chemin. Le mot pour ça n'existe pas en physiologie du stress, je suis allée le chercher en biologie du développement : homéorhèse, la stabilité d'une trajectoire plutôt que celle d'un état. Et je préfère ça. Un état stable, c'est un état immobile. La vie n'est pas immobile, elle est mobilité, d'un bout à l'autre. Ma coach Lucile Woodward a une phrase pour ça, qui me fait sourire à chaque fois : si t'es pas mobile, t'es playmobil. Deux ans de répétition ont creusé un sillon, pas déplacé une valeur. C'est sur ce sillon que le corps est revenu ce matin, pas sur un sommet.

La ligne d'arrivée était dans ce bain, aujourd'hui. Elle n'a été facile que parce que le travail avait déjà eu lieu, ailleurs, dans l'ennui d'une douche froide un mardi de novembre, sans témoin, sans occasion de le raconter. Ce que les récits de bain glacé ne montrent jamais, c'est cette partie-là. Pas le jour spectaculaire. Les mille jours qui ne le sont pas.

Je ne suis pas sortie de l'eau plus forte. Je suis sortie disponible. C'est plus rare, et beaucoup moins photogénique.

Merci à Léonardo Pelagotti et à l'équipe d'Inspire Potential pour ce matin, et à Amélie Gardelle, ma binôme de cordée.