Cinq heures et demie, sans lampe frontale, un pas encore hésitant, la voix de ma coach dans l'oreille, un contenu audio glissé entre deux relances de rythme. Elle parle de solidité. Elle propose une visualisation, un arbre, une montagne, quelque chose qui traverse le temps sans bouger. Ce n'est pas l'image qui me vient. Moi je vois la mer : elle va, elle revient, elle change avec la lune, elle n'est jamais deux fois la même eau et pourtant on continue de l'appeler la mer.

Une amie me revient en tête.

Elle cherche sa place. Elle se compare, tout le temps, à des gens qu'elle admire, sans jamais s'en trouver plus légère. Ce que je vois chez les gens qui m'inspirent, ce que je vois chez n'importe qui d'admirable, ce sont des conditions mises en place patiemment, pas un chemin achevé. Jamais l'échafaudage. Les doutes, les tâtonnements, tout ce qui a rendu ça possible reste invisible, alors on compare une œuvre finie à un chantier ouvert, et le chantier perd à chaque fois.

Je voulais lui en parler avec le mot de ma coach, solidité. Mais l'arbre et la montagne ne me ressemblent pas plus qu'à elle.

Solide, ça ne bouge pas. Une fois acquis, c'est acquis. Or ce que j'observe chez les gens qui m'inspirent n'a rien d'immobile : ils doutent encore, autant qu'avant, peut-être plus. Ce qui a changé, ce n'est pas leur centre. C'est ce qui se passe autour. C'est la mer, pas la montagne.

Une ruche qui va bien ne grossit pas son cœur. Elle essaime. Elle envoie une reine et la moitié de la colonie fonder un foyer ailleurs, et elle ne garde aucun droit dessus. Rien ne s'enrichit au centre, rien ne monte, rien ne se referme sur lui-même. La vie continue plus loin, sous une autre forme, sans que la colonie mère ait besoin de grandir pour ça.

Je fais très attention à ma routine. Les mêmes gestes, les mêmes heures, souvent les mêmes trajets. Ce n'est pas de la rigidité, c'est un noyau que je protège pour qu'il reste lisible. Et puis, de temps en temps, quelque chose part plus loin : une lecture, une rencontre, ce matin une phrase entendue en courant, qui va se poser ailleurs dans ma tête et devenir autre chose. Le noyau ne grossit pas. Il essaime.

Ce n'est pas la première fois qu'une séance de sport devient un lieu où penser. Chaque fois, ou presque, une idée différente en sort. C'est peut-être la vraie preuve que ça fonctionne : la curiosité ne revient jamais chercher la même chose.

À mon amie, je n'ai finalement pas parlé de solidité. Je lui ai demandé : qu'est-ce qui a rendu possible ce que tu admires chez les gens qui t'inspirent ? Pas comment ils ont réussi. Ce qui, autour d'eux, a permis que ça tienne.

Le doute ne disparaît pas avec l'âge ni avec l'expérience. Il reste au centre, intact, pendant que tout le reste apprend à essaimer autour de lui.